Economie, Europe, France, International

Doit-on craindre la déflation en Europe ?

Publié le 05 décembre 2013 à 10:57 - 0 commentaire

 

spirale déflation

Par Henri SPITEZKI

 

Paris, le 5 décembre 2013

 

 

 

(Cet article se compose de deux parties)

 

 

 

(1) Le mécanisme qui fait peur

 

 

 

Alors que la principale crainte des responsables économiques a été, pendant longtemps, celle d’un retour de l’inflation, le vent semble aujourd’hui tourner. Nos dirigeants sont-ils, sans en avoir l’air, en train de s’orienter vers des préoccupations anti-déflationnistes ? Dans son « Rapport sur la Stabilité Financière dans le Monde » d’octobre 2013[1], le FMI souligne que la déflation continue de menacer le Japon. De son côté, la baisse surprise du taux directeur, décidée il y a peu par la BCE (de 0,5 % à 0,25 %), a été commentée comme une mesure destinée à contrer un éventuel risque de déflation en Europe, où les prix ralentissent. De quoi parle-t-on ? Que se passe-t-il dans notre espace économique ? Y a-t-il réellement lieu de s’inquiéter ?

 

 

LE SPECTRE DE LA DEFLATION

 

Les manuels nous apprennent que la déflation est le résultat d’un ralentissement majeur de l’économie, qui entraîne une baisse significative des prix et de la valeur des actifs. Elle a pour conséquence d’alourdir les dettes de l’ensemble des agents économiques (ménages, entreprises et États), ce qui ralentit encore davantage la consommation, jusqu’à créer une spirale dangereusement auto-entretenue de récession et de baisse des prix. C’est exactement le phénomène qui s’est produit pendant la crise de 1929.

 

Ce danger – qui hante tous les esprits – explique pourquoi, depuis le début de la crise actuelle, les banques centrales ont tout fait pour éviter une telle dérive, en inondant les marchés de monnaie.

Au début de la Grande Récession, qui a démarré en 2008, l’effondrement d’un très grand nombre d’actifs a engendré une situation qui n’avait pas connu d’équivalent depuis près de 80 ans. Keynes, dans un article de 1931[2], a décrit les effets dévastateurs de la déflation sur le système financier et, partant, sur l’ensemble de l’économie. Le ralentissement de la hausse des prix en Europe n’est pas sans rappeler certains aspects de cette dangereuse mécanique, ce qui constitue une source réelle d’inquiétude. A quels principes l’engrenage de la déflation obéit-il ?

 

 

LA « DEFLATION PAR LA DETTE »

 

Il ne fait aucun doute que l’éclatement récent de la bulle spéculative a alimenté une crise auto-aggravante, du type de la « déflation par la dette » décrite par Fisher en 1933[3]. Un terrible phénomène, dans lequel les acteurs endettés ne parviennent plus à récupérer assez d’argent pour rembourser leur dette, ce qui les conduits à s’enfoncer toujours plus dans la crise. La baisse des prix se propage alors à l’ensemble de l’économie. Les Etats, eux aussi, se trouvent placés devant l’impossibilité d’échapper aux conséquences désastreuses de la déflation : la chute de l’activité économique entraîne une diminution de leurs recettes, tandis qu’ils doivent continuer d’honorer un service de la dette de plus en plus pesant.

 

L’histoire moderne a été durablement marquée par deux épisodes déflationnistes à grande échelle : lors de la crise qui a frappé les pays industrialisés entre 1929 et 1933 et, plus récemment, à l’occasion de la descente aux enfers du Japon, entre 1995 et aujourd’hui. On le voit, les mouvements déflationnistes, lorsqu’ils prennent de l’ampleur, finissent par s’inscrire dans la durée.

 

La dérégulation des années 1980, qui ne pouvait conduire qu’à un éclatement de la bulle financière, a, sans surprise, ouvert la boîte de pandore : la crise a entraîné un ralentissement général des économies et une fragilisation du système financier. La crise économique et financière mondiale qui nous frappe n’a donc rien de singulier. Pour tenter de la juguler, les principales banques centrales (Réserve Fédérale américaine, BCE, Banque du Japon et Banque d’Angleterre) se sont engagées dans une bataille sans merci en vue du sauvetage de l’économie. La voie qu’elles suivent est simple, c’est le recours à l’émission monétaire. Pourtant, malgré tous leurs efforts, la crise continue de perdurer, en poursuivant sa métamorphose : du krach financier on est passé à la récession, pour en arriver maintenant à des tensions déflationnistes.

 

 

La crise et le chômage n’ont cédé que peu de terrain aux pompiers des banques centrales qui s’efforcent d’éteindre cet incendie. Dès lors, on est en droit de se demander si la facilité monétaire est, à elle seule, de nature à mettre un terme au cycle infernal dont nous sommes prisonniers. Les terribles tensions économiques que nous vivons actuellement ne risquent-elles pas, finalement, de nous jeter dans les bras d’une véritable déflation ?

 

A suivre : Doit- on craindre la déflation en Europe ?

(2) Un futur incertain

 

 

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Henri Spitezki enseigne l’économie à l’Université Paris-1 Panthéon Sorbonne. Docteur en Sciences de gestion, titulaire d’un DESS de Sciences économiques et Lauréat de la Faculté, il intervient en tant que conseiller auprès de grandes entreprises et de la Commission Européenne. Dans un livre récent, il lance un cri d’alarme : « L’économie du chaos, chronique d’une faillite annoncée » (éditions Unicomm, 2011). Il est co-auteur de « L’Europe éclatée », publié sur liseuse électronique Kindle, en avril 2013 (cf. http://www.amazon.fr/LEurope-%C3%A9clat%C3%A9e-ebook/dp/B00CMSCN30/).

 


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[1] Global Financial Stability Report du FMI.

Cf. : http://www.imf.org/external/french/pubs/ft/gfsr/2013/02/pdf/sumf.pdf

 

[2] Keynes J.M. [1931], « The Consequences to the Banks of the Collapse of Money Values (August 1931) », Essays in Persuasion, in The Collected Writings of John Maynard Keynes, vol. IX, Macmillan, Cambridge, p. 150-158.

 

 [3] Fisher, I. [1933], « The Debt-Deflation Theory of Great Depressions, » Econometrica 1 (4).

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